Parlure des Français d'Amérique, Acadie et Québec (définition)

Un article de la Mémoire du Québec (2021).

  • Parlure des Français d'Amérique (Acadie et Québec)


Extrait de Chez nos frères les Acadiens (abbé Émile Dubois, Bibliothèque de L'Action française, Montréal, 1920, pages 86, 87, 88 et 89).

«Ces bonnes gens comme ceux d'ailleurs du Nouveau-Brunswick, semblent demander grâce de leurs nombreux anglicismes. Et pourtant les Français de la province de Québec avant de leur jeter la pierre devraient les premiers chasser de leur parler les mots intrus, eux qui n'ont pas ou bien peu de raisons qui les excusent. Quant aux mots acadiens empruntés à la vie maritime ou au vieux français, ils sont ni plus ni moins délicieux. Et qui en rit, souvent n'en connaît pas l'origine et la beauté. Ils vont au large, ils voient des îlets même sur leurs terres ; ils arriment prestement une atelle brisée, ils amarrent un cheval, ils accostent, ils embarquent et ils débarquent toujours de voiture. Vraiment quel mal y-a-t-il à cela ? Ils étendent le sens de mots bien français, ce qui est un usage courant même au beau pays de France où la jeunesse s'épanouit, la vieillesse reste verte, les repas, les affaires et les romans sont corsés, où l'esprit s'éteint, et où l'on verse des larmes avec les prières.

Ils ont apporté d'une province de France, la Normandie, leur
j'avions, j'étions, j'allions ;
ils ont gardé du vieux français des règles bien précises, celle-ci par exemple : la voyelle o devant un n ou un m est affectée dans sa prononciation, elle prend le son de ou ; jusqu'au XVIIe siècle on entendait en France : J'ai mangé des bounes poummes, coument allez-vous, je vous counais, houme, persoune.
Quand ils disent youn pour un, dempuis pour depuis ils ne savent peut-être pas qu'ils prononcent les mots à la vieille façon des auteurs des chansons de gestes.
Et leurs beaux mots du plus pur français : ire pour colère, pichet pour pot-à-l'eau, tourteau pour biscuits, pain doux pour gateaux, nenni pour non, dévaler pour descendre, bailler pour donner, esherber pour sarcler, d'un usage courant parmi eux, nous laissent émerveillés de la richesse de leur vocabulaire.
N'ont-ils pas gardé avec un soin jaloux d'autres mots, disparus aujourd'hui de la langue française, qui leur rappellent leurs aïeux, ces hardis explorateurs. Ils mangent encore des fayols (qu'on prononçait fayo) c'est ainsi que les marins du XVIIe siècle appelaient les haricots secs distribués à bord ; ils vous disent d'attendre un petit élan se croyant toujours sur un navire qui à chaque instant fait des écarts à droite et à gauche ;
ils font des nouks (nods, noeux) dans une corde, comme en pays wallon ;
ils métivent leur blé (metere, moissonner),
ils huchent leurs enfants (huccus, cri d'appel), les amonètent lorsqu'ils pleurent (admonere, avertir), tout comme en France au temps de Rabelais et Cartier.
Le découvreur du Canada n'écrit-il pas que les sauvages de Stadaconé passèrent la nuit devant son navire «huchant et hurlant comme des loups.»
Pour arrêter leurs jeunes oies, qu'ils appellent comme en Saintonge des pirons, il faut plus que des clôtures, il faut des haies vives, comme en France qu'on appelle bouchures.
Leurs chevaux font des verdasses, il faut éviter de les fourgailler, ils pourraient s'escloper, tout comme en Picardie.
On berdasse encore en France et en Acadie, et on se graphigne : c'est Rabelais qui écrivait de son héros Gargantua mangeant à la même écuelle que ses petits chiens : «Il leur mordait les oreilles et ilz luy graphignoient le nez».

Mon but n'est pas de faire une étude du parler acadien, je voulais simplement noter au passage, comme elles méritent respect ces vieilles locutions empruntées aux idiomes des provinces de France, nombreuses chez les Acadiens, plus nombreuses peut-être encore chez les Canadiens. Acadiens et Canadiens des campagnes parlent un français plus pur que celui des paysans de plusieurs régions de la mère patrie. On rit quelquefois de leurs mauvaises liaisons et de leur prononciation fautive ; c'est qu'ils ne sont guère au courant des dernières publications de l'Académie française, et qui plus est, pendant près d'un siècle tout envoi de livres français sur nos rives fut sévèrement interdit. Nos pères, comme les leurs, durent se contenter des vieilles grammaires du XVIIe siècle. Et leurs descendants parlent encore selon les règles de ces vieux livres.

La grammaire classique en France vers 1730 est celle de M. Restant, avocat au Parlement. J'y trouve cette page on ne peut plus intéressante : «On prononce en conversation craire, je crais pour croire, je crois ; frêt pour froid, étrêt pour étroit, drêt pour droit, etc.

On ne prononce pas le l l dans il ou ils, si le verbe suivant commence par une consonne. Il mange , ils mangent se prononcent i mange, i mangent. Mais si le verbe suivant commence par une voyelle, la lettre l ne se prononce qu'au singulier, il aime, et au pluriel ils aiment, il faut prononcer i zaiment.

On ne fait pas entendre la lettre r dans votre, notre, quand ils sont pronom possessifs absolus, c'est-à-dire quand ils précèdent leur substantif, et on prononce notre maison, notre chambre comme s'il y avait note maison, not chambre.

Cet se prononce st, et cette comme ste. Ainsi quoiqu'on écrive cet oiseau, cet honneur, cette femme, il faut prononcer stoiseau, sthonneur, stefemme.

Quelque, quelqu'un, se prononcent aussi comme s'il y avait quèque, ou chèque, quèqu'un ou chèqu'un.

Il y a, lecteurs, dans cette page l'explication de bien des mystères des parlers canadiens et acadiens. Et quand vous entendez nos paysans dire : gros-t-abe, un grant-z-homme, des chevals, vous vous rappellerez qu'au Berry, en France, gros à l'origine s'écrivait grôt et que abe est du vieux français ; que grand à l'origine s'écrivait grans ou granz et que cheval a pris des siècles à devenir chevaux.

Itou, oust qu'il est, icist, sio plait, estatues, esquelette, etc se rencontrent dans les vieilles chroniques populaires de France et dans la Chanson de Roland. Faut-il remonter jusque là pour expliquer le secret des bouches molles acadiennes et canadiennes ?»



Outils personels